Extrait de 6 juin à l'aube
(…)
2. Les parachutages britanniques
À minuit vingt dans le ciel sombre et nuageux au-dessus des luxuriants pâturages de Normandie, les premiers parachutistes sautèrent, les premiers pilotes de planeurs se détachèrent de leurs remorqueurs et l’avant-garde descendit en silence dans le vent.
On trouve trois cours d’eau à l’extrémité est du littoral du Débarquement : d’abord le canal de Caen, qui s’étend de la mer jusqu’à la ville, treize kilomètres à l’intérieur des terres ; puis l’Orne, qui est proche du canal ; et enfin, huit kilomètres plus à l’est, la Dives. Les principales réserves blindées allemandes se trouvaient dans la zone à l’est de Caen, et le rôle de la 6e division aéroportée britannique était de se déployer dans la bande de huit kilomètres entre les deux fleuves et de protéger les forces amphibies de toute contre-attaque de blindés pendant leur débarquement.
Pour être menée à bien, cette mission devait être exécutée à un rythme rapide et précis, à l’aide de techniques novatrices et audacieuses. La division n’était pas autorisée à décoller d’Angleterre avant la tombée de la nuit, au cas où ses avions seraient repérés ; avant l’aube, elle devait non seulement conquérir un territoire de 65 km2 et neutraliser ses principales défenses, mais aussi être prête à repousser les chars allemands. Ses canons antichars et autres équipements défensifs étaient trop lourds pour être parachutés et ne pouvaient être acheminés que par planeurs ; mais personne n’avait jamais tenté auparavant de faire atterrir un grand nombre de planeurs avec précision, de nuit et dans un pays tenu par l’ennemi. Néanmoins, sous le commandement du major general Richard Gale, la division élabora un plan qui devait lui permettre de réussir. La clé de ce plan résidait dans sept petits ponts : cinq sur la Dives, un sur l’Orne et un sur le canal.
La Dives est une petite rivière qui serpente paisiblement au milieu des prairies et des saules ; les Allemands en avaient inondé le bassin-versant dans le cadre de leur plan de défense pour créer un marais impénétrable de deux à trois kilomètres de large. Ils pensaient sans doute que les cinq ponts qui la traversaient resteraient entre leurs mains, mais Gale décida de les détruire au cours d’attaques-surprises et de tourner ainsi à son avantage la barrière que formaient les marais. Une fois ces ponts détruits, une contre-attaque blindée allemande à l’est serait impossible, lui permettant de concentrer ses défenses antichars en direction du sud.
L’Orne et le canal de Caen, en revanche, se trouvaient entre ses propres zones d’atterrissage et les plages britanniques d’où viendraient finalement les renforts ; par conséquent, si les ponts de la Dives devaient être détruits, il était impératif de s’emparer de ceux de l’Orne et du canal intacts. Il n’y a qu’une route qui traverse l’Orne et le canal entre la ville et la mer.
Une fois le plan de la division établi, les principaux événements de la nuit se présentaient comme suit :
00 h 20 : atterrissage de planeurs sur les ponts de l’Orne et du canal.
00 h 20 : parachutage des éclaireurs pour baliser les zones de largage des forces principales.
00 h 50 : début du parachutage principal. Objectifs : destruction des ponts sur la Dives, renforcement de la défense des ponts sur l’Orne et sur le canal, neutralisation d’une batterie de défense côtière, capture du territoire entre les rivières et sécurisation des zones d’atterrissage de la force principale de planeurs.
03 h 30 : atterrissage de la force principale de 72 planeurs avec armes antichars, moyens de transport et équipement lourd.
Chacune de ces étapes dépendait du prompt succès de celles qui la précédaient. La défense de la division dépendait des planeurs. Les planeurs dépendaient des parachutistes pour dégager leurs zones d’atterrissage en une heure et quarante minutes. Les parachutistes dépendaient des éclaireurs. Les renforts et la relève finale de la division dépendaient de la capture des ponts sur l’Orne et le canal. Et l’aube se produisait à 5 h 30. Cela faisait beaucoup de choses à faire pendant les sept heures d’obscurité de cette nuit d’été.
Depuis cette nuit-là, il y a eu nombre de débats, pour la plupart bon enfant, entre les unités qui prétendent avoir été les premières à atterrir. C’est un débat qui ne pourra jamais être tranché. Les éclaireurs et les premiers planeurs de l’armée britannique atterrirent par groupes, ici et là entre les rivières, dans un laps de temps qui n’excédait pas une minute ou deux ; et presque au même moment, les Américains commençaient à atterrir à des kilomètres de là. Mais quelle que soit la première à avoir atterri, ce sont trois sections de l’Oxford and Buckinghamshire Light Infantry qui furent probablement les premières à entrer en action, et certainement les premières à atteindre leur objectif : la capture du pont de Bénouville, sur le canal de Caen. À minuit, ces sections étaient déjà près de la côte française, chacune enfermée dans l’obscurité totale d’un planeur Horsa remorqué par un bombardier Halifax. Dans le planeur de tête, tout le monde chantait. C’était une rengaine populaire, Abie, my boy, qui rencontrait le plus de succès. Presque tous les membres de la 6e section étaient des Cockneys, les titis londoniens, et les plaisanteries fusaient. Quelque part au-dessus de la Manche, un chargeur de fusil-mitrailleur tomba bruyamment sur le plancher métallique. « Y a un gus qu’a parachuté son râtelier », s’exclama une voix en riant. Cela fit beaucoup rire sur le moment, mais ces rires cachaient autant de doutes que de craintes : outre l’appréhension de la bataille à venir, tous ces hommes savaient que leur planeur allait s’écraser.
La plupart des passagers d’un avion considèrent un crash comme la fin de tout : la perspective de commencer la journée par un crash délibéré semble incongrue. Mais la logique et la situation du pont de Bénouville exigeaient cette mesure désespérée. Le pont est une grande structure en acier qui peut être relevée pour laisser passer les bateaux. À son extrémité ouest, un carrefour et les premières maisons du village de Bénouville. À 400 m dans l’autre direction, le pont qui enjambe l’Orne.
Les services secrets britanniques avaient appris par des informateurs locaux que ces deux ponts étaient minés et gardés en permanence. Des reconnaissances aériennes avaient révélé la présence de tranchées et de barbelés à l’approche des ponts ; au cours du mois de mars, des casemates en béton étaient également apparues sur les photographies. Personne ne connaissait exactement les ordres qui avaient été donnés aux gardes allemands, mais comme ils avaient miné les ponts, il était logique de supposer qu’ils avaient l’intention de les faire sauter plutôt que de les laisser tomber entre les mains de l’ennemi. Pour les prendre intacts, il fallait donc compter sur l’effet de surprise. Il fallait agir avant que les gardes ne comprennent ce qui se passait ou n’aient le temps de se décider à appuyer sur le bouton qui ferait tout exploser.
C’est pourquoi l’attaque de ces ponts était la première action du plan aéroporté ; c’est également la raison pour laquelle il fut décidé de se poser à bord de planeurs plutôt qu’en parachute pour cette attaque. Les parachutistes sont toujours plus ou moins dispersés lorsqu’ils sautent et mettent quelques précieuses minutes à se regrouper. Un planeur offre la possibilité de faire atterrir jusqu’à trente hommes au même endroit, tous prêts à passer à l’action quelques secondes après leur atterrissage.
Mais cela ne restait guère qu’une possibilité. Tout d’abord, les pilotes des planeurs devaient trouver les ponts dans l’obscurité. Ensuite, les champs qui entouraient les ponts étaient trop petits pour permettre un atterrissage en bonne et due forme, ce qui rendait un crash inévitable. Mais le régiment des pilotes à qui cette tâche incombait était fier de parvenir à réaliser avec ses planeurs des exploits improbables, et il promit, confiant, de tenter ce que le général Gale demandait : faire s’écraser six planeurs dans les trois minutes qui suivaient 00 h 20, trois sur chaque objectif, tous à quelques pas des travées et, si possible, sans tuer leurs passagers.
Les passagers de cette expérience mortelle étaient dirigés par le major John Howard, l’un des commandants de compagnie des Ox and Bucks ; et pendant le vol au-dessus de la Manche, alors que ses hommes chantaient joyeusement, Howard était assis à côté de la porte du planeur de tête, tendu au maximum par l’anticipation ; car une grande partie du plan d’attaque était de son cru, et il avait passé les trois derniers mois à redouter autant qu’à attendre ce moment avec impatience.
Howard était un officier de carrière âgé de 30 ans et, comme beaucoup d’autres hommes de la division, il s’était porté volontaire pour les missions aéroportées par respect pour lui-même. Pendant la première année de la guerre, il n’avait commandé qu’une compagnie d’entraînement et il avait décidé de rejoindre les Ox and Bucks en 1942, lorsqu’il avait appris qu’ils allaient être affectés à des missions aéroportées. Personne parmi ses connaissances ne savait grand-chose de la guerre aéroportée, mais cela lui semblait être le genre de chose qui lui permettrait de compenser cette année sans gloire. Il vivait à Oxford, il lui suffisait de se faire muter dans le régiment de son comté.
Mais peu de temps avant de prendre cette décision, John Howard avait épousé une très jolie jeune fille appelée Joy ; et le jour où il lui annonça qu’il avait décidé de devenir parachutiste, elle lui dit qu’elle attendait un enfant. Ce n’était pas un début très prometteur pour une carrière aéroportée, mais Joy comprenait sa fierté professionnelle et fit de son mieux pour lui cacher son inquiétude. Leur deuxième enfant naquit un mois avant le jour J ; et pendant tous ces mois d’entraînement, son épouse et ses enfants ne quittèrent jamais les pensées de Howard.
Le vol au-dessus de la Manche devait durer une heure et vingt-quatre minutes. C’était une pause étrange, entre la fin des préparatifs et le début de la bataille, pendant laquelle il était facile de laisser dériver ses pensées et, à moins de les étouffer sous les rires et les chansons, de les laisser s’attarder inutilement sur la possibilité d’avoir oublié quelque chose d’essentiel. Les pensées de Howard étaient un mélange de préoccupations personnelles et militaires. Il pensait à Joy. Il s’étonnait de ne pas être malade, car il avait toujours été malade pendant les vols d’entraînement, même quand personne d’autre ne l’était, au point que c’était devenu une blague récurrente dans sa compagnie. Et il pensait avec fierté à ses 160 hommes. Beaucoup d’entre eux n’étaient guère plus que des enfants, et la plupart n’avaient jamais vu le combat. Avant leur embarquement, il les avait remerciés pour leur patience pendant le long, difficile et bien souvent ennuyeux entraînement ; et sa voix lui avait semblé curieusement étrangère, car il ressentait très vivement l’émotion du moment. Ses hommes avaient toujours fait tout ce qu’il leur avait dit, et il se sentait donc responsable de leur sort. À côté de lui dans le planeur, par exemple, se trouvait le lieutenant Den Brotheridge, chef d’une section. Brotheridge avait été cadet dans la compagnie d’entraînement de Howard, et c’était Howard lui-même qui l’avait persuadé de rejoindre les forces aéroportées. Howard se disait maintenant que sans son insistance, Brotheridge ne serait pas là ; et il savait que Brotheridge, comme lui, avait une jeune épouse qui devait accoucher d’un jour à l’autre. Mais en réalité, Brotheridge ne regrettait rien et n’aurait jamais pensé qu’Howard puisse être tenu responsable de son sort. Il avait parié 50 francs qu’il serait sorti avant lui lorsque le planeur s’écraserait, et pourrait ainsi revendiquer être le premier soldat allié à poser le pied sur le sol ennemi lors de l’offensive.
De l’autre côté de Howard, aux commandes du planeur, se trouvait son pilote, le sergent-chef Wallwork, du Glider Pilot Regiment. C’était Wallwork qui avait le plus contribué à apaiser les inquiétudes de Howard au cours des dernières semaines. Pour Howard, les trois mois de préparation et d’entraînement avaient été une période particulièrement angoissante, et son inquiétude avait atteint son paroxysme le 30 mai. Ce jour-là, on lui avait montré de nouvelles photos aériennes de ses ponts, sur lesquelles on pouvait voir, dans tous les champs qui les entouraient, des taches blanches qui n’étaient pas là auparavant. On lui avait dit qu’il s’agissait de trous dans lesquels allaient être dressés des pieux destinés à empêcher les planeurs d’atterrir. Les interprétateurs photos ne pouvaient pas lui dire si les pieux étaient ou non déjà installés dans les trous. D’un air sombre, il avait montré les photos à ses pilotes. Ceux-ci semblaient ravis. « C’est exactement ce qu’il nous fallait, avait déclaré Wallwork. Nous atterrirons entre les pieux. Ceux-ci briseront nos ailes et nous ralentiront, et cela atténuera la violence du choc quand nous heurterons le pont. »
Il était impossible de ne pas faire confiance à un pilote capable de dire une chose pareille. Pourtant, alors qu’il traversait la Manche, Howard se demandait encore s’il n’avait pas demandé l’impossible à Wallwork et aux autres. Il leur avait dit qu’il voulait que le premier planeur s’arrête avec le nez dans les réseaux de barbelés qui entouraient le pont, et que les autres s’arrêtent respectivement dix mètres derrière et cinq mètres à droite. Il n’avait aucune idée de la manière dont une telle précision pouvait être obtenue, mais les pilotes ne semblaient pas s’en inquiéter, et les soldats avaient été gagnés par leur confiance.
Assis dans l’obscurité, n’écoutant que d’une oreille distraite les chants et le rugissement du vent, Howard repensait à ses propres inquiétudes, mais aussi à celles qui tourmentaient presque tous les hommes qui traversaient la Manche cette nuit-là : les Allemands savaient-ils qu’ils arrivaient ? Allaient-ils bénéficier de l’effet de surprise ou allaient-ils se jeter dans une embuscade ? Dans une pause entre deux chansons, il entendit un cri amical et anonyme provenant de l’arrière du fuselage : « Mais c’est qu’le major n’est pas encore malade ? »
00 h 16 : Wallwork se retourna à moitié dans le siège du pilote et lui cria : « On largue le câble. » Howard demanda le silence, et les chants et les conversations cessèrent au fur et à mesure que l’ordre circulait dans les deux rangées d’hommes assis face à face de chaque côté du fuselage. Le planeur fit une embardée : le câble de remorquage avait été largué. À mesure que la vitesse diminuait, le rugissement du vent sur la frêle structure faiblissait également, laissant place à un sifflement qui ressemblait au silence ; et dans ce silence, les peurs que le bruit et les rires avaient jusqu’alors contenues remontèrent à la surface. Le nez s’abaissa et le planeur piqua, bringuebalant dans les nuages. Brotheridge détacha sa ceinture de sécurité et se leva, soutenu par Howard et le sergent de sa section, puis ouvrit la porte avant. L’air froid s’engouffra dans l’habitacle. Le planeur se stabilisa après sa descente et vira brusquement à droite. En regardant à travers la porte ouverte dans l’obscurité de l’espace en dessous, Howard aperçut pendant une seconde un ruban faiblement brillant : le canal de Caen. Mais cette vision ne le réjouit qu’un instant, car il ne pensait pas vraiment à ce qui se trouvait au-dessous de lui, devant. Il pensait à Joy et aux enfants qui dormaient dans leur lit à Oxford, et il était heureux qu’ils ne sachent pas ce qu’il était en train de faire.
« Accrochez-vous ! » dit Wallwork ; et toute la section se serra bras-dessus, bras-dessous, leva les pieds du sol et resta assise, dans l’attente.
Le choc fut violent. Le planeur s’écrasa sur le sol à 140 km/h et traversa le petit champ dans un bruit assourdissant, le bois craquant et se fendant tandis que l’appareil se brisait en morceaux. Le bruit et les secousses continuèrent pendant quelques secondes, puis, soudain, l’espace d’un instant, tout redevint parfaitement calme et silencieux. Mais même dans ce silence assourdissant, l’entraînement fit son effet. Howard se rendit compte qu’il avait détaché sa ceinture et qu’il était debout. La porte était réduite en débris. Mais il vit devant lui un trou irrégulier dans la coque du planeur et s’y engouffra tête la première avant de tomber sur le sol français. Il se releva, se palpa à la recherche de fractures et leva les yeux : là, contre le ciel nocturne, exactement et précisément là où il devait être, à vingt pas de distance, se trouvait la tour en treillis d’acier du pont. Brotheridge arriva en courant par l’arrière : il était sorti d’un trou de l’autre côté.
« Ça va ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Howard. Continuez. »
Brotheridge cria le signal de sa section, « Able, Able », pour rallier les hommes qui sortaient en titubant de l’épave, et l’action qu’ils avaient répétée sur des ponts ici et là en Angleterre commença. Une grenade fumigène au phosphore fut lancée sur le blockhaus près du pont. Une mitrailleuse ouvrit le feu, mais un homme courut sous le couvert de la fumée et lança une grenade à fragmentation à travers la meurtrière. La section franchit la barrière de barbelés que le planeur avait détruite, grimpa sur un talus et, en criant « Able, Able », se précipita sur le pont sous le feu d’une deuxième mitrailleuse située de l’autre côté. Howard se dirigea vers l’endroit qu’il avait choisi comme poste de commandement, suivi de son opérateur radio, le caporal Tappenden, et tandis qu’il courait, il entendit un fracas derrière lui, puis un autre : les deux autres planeurs arrivaient. Bientôt, au-dessus du bruit des armes légères, il entendit ses deuxième et troisième sections arriver en courant dans l’obscurité, criant « Baker » et « Charlie », non seulement pour s’identifier, mais aussi parce que les hommes crient instinctivement lorsqu’ils se lancent dans une bataille.
La sentinelle sur le pont était un jeune Allemand appelé Helmut Römer, et lorsqu’il vit le premier planeur s’écraser, il pensa assez naturellement qu’il s’agissait d’un bombardier : de violents raids aériens avaient lieu à Caen et le long de la côte, et il avait observé les tirs antiaériens. Personne ne lui avait dit qu’il devait s’attendre à quoi que ce soit de plus qu’un raid aérien. Il fut donc totalement pris par surprise en voyant surgir des hommes au visage barbouillé de noir sur le pont. Il plongea dans une tranchée : c’était la seule chose qu’il pouvait faire. La sentinelle n’eut pas le temps de se mettre en position, pas plus que le reste de sa section n’eut le temps de se déployer hors de ses quartiers. Le sous-officier de garde fit feu à la mitrailleuse et abattit le premier des hommes qui traversaient le pont, puis les assaillants s’abattirent sur la tranchée, et la garnison s’enfuit en se dispersant.
Trois minutes après le crash, l’attaque avait réussi. Les sapeurs cherchèrent le câblage des charges de démolition et le déconnectèrent. Les charges elles-mêmes n’avaient pas été mises en place : ils les trouvèrent plus tard dans un entrepôt près de la tête de pont. Le pont étant entre leurs mains, les soldats se mirent à sécuriser les maisons situées au-delà. Un homme de la section de tête revint sur le pont pour dire à Howard qu’ils avaient réussi. « Mais le lieutenant Brotheridge est blessé, mon commandant », précisa-t-il. À côté de Howard, le caporal Tappenden essayait de joindre l’autre moitié de la compagnie qui avait dû atterrir au même moment vers le pont sur l’Orne, plus bas sur la route, mais il n’obtenait aucune réponse. Un homme essayait à grand-peine d’escalader la berge escarpée qui menait à la route, Howard se pencha pour l’aider et vit un visage couvert de sang. C’était Wallwork, le pilote, blessé, mais qui n’en amenait pas moins des munitions depuis le planeur. Des hommes revinrent sur le pont en transportant Brotheridge sur une civière. Howard regarda son ami. Il était encore en vie, mais inconscient, et Howard sut instinctivement que l’homme qu’il avait persuadé d’entrer dans les troupes aéroportées, l’homme qui avait parié qu’il serait le premier à poser le pied sur le sol serait le premier à mourir au combat.
Howard envoya chercher le médecin, qui fut retrouvé errant, hébété, sur le pont : le deuxième planeur, dans lequel il avait voyagé, s’était brisé en deux et beaucoup des hommes à bord étaient blessés. L’un d’eux avait été éjecté dans un petit étang et s’était noyé. Tappenden leva les yeux de sa radio et cria : « La liaison est établie, mon commandant. Ils ont pris l’autre pont. »
L’attaque du pont sur l’Orne avait été un jeu d’enfant. L’atterrissage n’avait pas été aussi précis que celui du canal. Un planeur était arrivé près du pont, mais le suivant avait atterri à 400 m de là. Le troisième avait été largué par son remorqueur au mauvais endroit et avait atterri au-delà des marais de la Dives. Même le premier des trois avait une minute ou deux de retard sur le premier du canal, et la section de tête, commandée par le lieutenant Fox, arriva au pont juste à temps pour voir les défenseurs allemands s’enfuir. L’un des sous-officiers de Fox sauta derrière une mitrailleuse abandonnée et retourna l’arme contre les Allemands en retraite ; ce furent les seuls coups tirés. Cela ressemblait à un exercice. Le commandant de la deuxième section, qui arriva à bout de souffle sur le pont quelques minutes plus tard, trouva Fox au milieu de celui-ci, regardant fixement les eaux sombres de l’Orne.
« Comment ça s’est passé ? demanda-t-il anxieusement.
— Tout s’est bien passé, répondit Fox. Mais où sont donc les arbitres de touche ? »
Les noms de code que Howard avait reçus pour signaler le succès de son attaque, le tout premier succès du Débarquement, manquaient singulièrement d’éclat. La capture du pont intact sur le canal devait être signalée par radio au quartier général de la brigade par le mot ham, « jambon », et pour le pont de l’Orne, jam, « confiture ». Le caporal Tappenden ne parvenait pas à obtenir de réponse de la brigade et, pendant une demi-heure, accroupi au bord de la route, il diffusa ces mots lourds de sens : « Ham and jam. Ham and jam. Ham and jam. » Pendant ce temps, les six sections, affaiblies par les pertes subies lors du crash et des combats, s’occupaient de leurs morts et de leurs blessés et se préparaient à défendre ce qu’elles avaient conquis : une contre-attaque était attendue dès que les Allemands se seraient ressaisis et, tant que les hommes de Howard n’auraient pas reçu le renfort du gros des parachutistes, leur position était pour le moins périlleuse.
Personne au quartier général de la brigade n’entendit le message de Howard car tout leur matériel de transmission avait disparu lors du largage, premier signe d’une difficulté qui allait mener toute l’opération aéroportée au bord du désastre.
Les Pathfinders, les éclaireurs de la division, étaient une compagnie de parachutistes acheminée dans six avions. Leur mission était d’atterrir en même temps, mais plus à l’est, que les planeurs de Howard et d’installer des signaux lumineux et des radiobalises qui serviraient de repères aux gros des forces aéroportées. Leurs navigateurs et leurs pilotes étaient bien entendu triés sur le volet, mais même eux avaient du mal, dans le vent et les nuages, à larguer leurs troupes avec précision. Le vent emportait aussi les parachutes. Les erreurs s’accumulèrent et lorsque les éclaireurs arrivèrent au sol, ils se rendirent compte qu’ils étaient beaucoup plus à l’est qu’ils n’auraient dû l’être, et très dispersés. Ils n’avaient qu’une demi-heure pour préparer les zones de largage : il n’était pas question de se rendre à pied vers les zones prévues, et ils durent donc installer leurs balises là où ils se trouvaient, même si l’une de ces zones improvisées était dangereusement proche du bois de Bavent et une autre des terrains inondés qui bordaient la Dives.
Juste derrière les avions de la compagnie de Pathfinders venaient ceux de la 3e brigade parachutiste, dont la mission était de détruire les cinq ponts sur la Dives ainsi qu’une puissante batterie de défense côtière à Merville, près de l’embouchure de l’Orne.
La capture de la batterie de Merville était importante, car elle menaçait les plages sur lesquelles devait débarquer le flanc gauche de la 3e division britannique, ainsi que le mouillage où la flotte devait se rassembler à l’aube. Si elle n’était pas neutralisée, elle pourrait certainement causer des ravages et pourrait même empêcher le débarquement de la 3e division. La mission de la réduire au silence fut confiée au 9e bataillon de parachutistes commandé par le lieutenant-colonel T. B. H. Otway ; lorsque le général de brigade lui donna ses ordres, il avait décrit la mission, à juste titre, comme particulièrement « pourrie ».
La reconnaissance avait révélé que les canons de la batterie se trouvaient dans une casemate à l’épreuve des bombes, elle-même entourée de nids de mitrailleuses puis d’une ceinture de barbelés. Venait ensuite un champ de mines de trente mètres de large, puis un deuxième réseau de barbelés. Au-delà, il y avait encore cent mètres de champ de mines entouré d’une clôture métallique. Les services de renseignement estimaient que la position était tenue par 200 hommes équipés de dix mitrailleuses et de deux canons pouvant tirer sur des cibles aériennes aussi bien que terrestres. Le bataillon d’Otway devait sauter à 00 h 50, se rassembler, parcourir les 2,5 km qui les sépareraient de cette position fortifiée et la capturer avant 5 h 15, moment où, s’ils n’avaient pas donné le signal de la réussite, la flotte devait ouvrir le feu sur la batterie. Otway ne pouvait compter sur d’autre soutien qu’un bombardement aérien, tôt le matin, mené par 100 Lancaster de la RAF. Mais ni les obus de marine ni les bombes d’avions ne parviendraient à détruire la batterie, qui avait bien sûr été construite pour résister à ce type d’attaque. La seule façon de la détruire était de s’y introduire.
Terence Otway avait 29 ans mais il en paraissait moins ; à cet âge, il commandait 750 des plus vaillants soldats britanniques. Il était mince et de constitution légère. Son visage émacié lui donnait l’air d’avoir l’esprit vif et le caractère austère et sensible. Il aurait pu passer, au premier regard, pour un artiste plutôt que pour un colonel de parachutistes. Mais une fonction comme celle-ci n’est jamais le fruit du hasard. Le père d’Otway avait trouvé la mort pendant la Première Guerre mondiale et sa mère avait dû mener une lutte de tous les instants pour élever son fils avec sa pension de veuve de guerre. À la fin de ses études, il était sur le point d’entrer en stage chez un avocat à Brighton, mais il ne supportait pas l’idée de s’enfermer dans un bureau avant d’avoir vu le monde. Il entra donc à 19 ans au Royal Military College de Sandhurst et s’engagea dans l’armée, avec l’intention de n’y rester que cinq ans. L’armée l’envoya aux frontières des Indes et de la Chine. Ses cinq années de service prirent fin quelques mois avant le début de la guerre. À cette époque, il avait développé une certaine aversion pour nombre d’aspects de la vie militaire, plus particulièrement la vie de mess des officiers en garnison en Inde, et il avait voulu quitter l’armée. Mais il n’y avait pas été autorisé et, le jour du débarquement, il avait donc dix ans de service derrière lui et avait révélé, à sa propre surprise, un esprit militaire extrêmement vif et incisif.
Lorsqu’on lui avait annoncé, quatre mois avant le débarquement, la mission dévolue à son bataillon, il s’était appliqué à préparer son plan et à entraîner méticuleusement ses hommes. Les cartes secrètes et les photographies de Merville en main, il s’était mis en quête d’une région de campagne anglaise qui ressemblait aux environs de la batterie, qu’il avait trouvée près de Newbury, dans le Berkshire. Il ne lui fallut que deux jours pour la faire réquisitionner et convaincre le gouvernement de payer 15 000 £ de récoltes qui devaient être détruites, puis il ceintura l’endroit de fil barbelé et commença à construire une réplique exacte de la batterie et de ses défenses. Les champs et les bois environnants qui ne correspondaient pas exactement aux cartes et aux photographies furent rasés au bulldozer. C’est dans ce décor artificiel que le bataillon, dans le plus grand secret, répéta son attaque encore et encore, avec des munitions réelles, d’abord de jour, puis de nuit.
Dès le début, Otway fut d’accord avec le général : cette mission était pourrie ; en se penchant sur les détails et en observant les entraînements, il commença à douter que ses hommes, avec leur armement léger, puissent percer de telles défenses dans le peu de temps qui leur était imparti. La mission ne pouvait au mieux qu’échouer, et une analyse logique l’amena à conclure qu’il n’y avait qu’un seul moyen de s’assurer une chance raisonnable de réussite : envoyer soixante hommes dans trois planeurs qui iraient s’écraser à l’intérieur du périmètre des défenses, juste contre les murs des emplacements des canons, dès les premiers instants de l’attaque. Cela, pensait-il, pourrait faire pencher la balance ; mais il était évident que les chances de survie de ces soixante hommes seraient encore plus minces que celles des autres. Il choisit sa compagnie « A », leur fit part de son plan et demanda des volontaires. Comme d’habitude, cette procédure n’était qu’une formalité : toute la compagnie fit un pas décidé en avant. C’est en concertation avec le commandant de compagnie qu’il sélectionna les soixante hommes.
Après les entraînements pour cette attaque de planeurs, une fois que le bataillon eut rejoint le camp d’où il allait embarquer, la conscience militaire d’Otway était convaincue que son plan était le meilleur possible. Mais il était jeune, et peut-être trop enclin à se remettre en question pour trouver quelque facilité dans la vie de commandant militaire ; et à l’approche du jour J, le doute commença à l’assaillir. La vie de ses 750 hommes dépendait de la clarté de son raisonnement ; on lui avait également dit qu’une part importante et essentielle du Débarquement lui-même, et donc la vie d’innombrables autres hommes, dépendrait de son succès. C’était une responsabilité effrayante pour un homme encore dans la vingtaine. La nuit du 3 juin, précédant celle où il s’attendait à embarquer, il fut incapable de fermer l’œil et passa toute la nuit à arpenter le camp dans un état de tension nerveuse qu’il dut cacher à ses officiers et à ses hommes, repassant sans cesse dans son esprit les moindres détails de l’opération, essayant pour la centième fois d’évaluer les risques imprévus, jetant de temps à autre un coup d’œil aux visages familiers et sereins des hommes de service, se demandant combien d’entre eux seraient encore en vie quand le soleil se lèverait.
Pour lui, le report avait été une aubaine. Au soir du 4, il s’était inquiété jusqu’à l’épuisement et, cette nuit-là, il dormit profondément. Le 5, il était de nouveau lui-même, calme et confiant ; et lorsque ses hommes se rassemblèrent ce soir-là pour embarquer, il en fit le tour et échangea quelques mots avec chacun d’entre eux. Dans l’avion, à minuit, il dormait.
Pendant les vingt-quatre heures qui précédèrent l’attaque, Otway avait interdit de boire, de peur que quelqu’un, sous le poids de l’attente, ne boive trop et ne se retrouve en état d’ivresse au moment de l’attaque. Mais il avait enfreint sa propre règle en emportant une bouteille de whisky et, quelque part au-dessus de la Manche, il se réveilla et la fit passer parmi les vingt hommes de son avion. Personne ne but beaucoup, ou peut-être certains avaient-ils discrètement eux-mêmes pensé à se munir d’un remontant : toujours est-il que la bouteille lui revint avant d’être vide.
Peu après cet intermède, les tirs antiaériens commencèrent alors qu’ils franchissaient les côtes françaises ; et quelques secondes plus tard, Otway vit le premier signe que le largage allait mal se passer. Le pilote se lança dans de violentes manœuvres d’évitement. Le résultat fut désastreux. Alors que les hommes se dirigeaient vers la porte pour sauter en formation compacte comme ils avaient été entraînés à la faire, les mouvements brusques leur firent perdre l’équilibre. Certains tombèrent sur le plancher, encombrés par leur équipement. D’autres leur trébuchèrent dessus dans un enchevêtrement de corps et de jurons. Au milieu de la mêlée, Otway cria au pilote : « Maintenez le cap, espèce d’imbécile !
— Nous avons été touchés à la queue, répondit l’un des membres de l’équipage.
— Vous pouvez encore voler droit, n’est-ce pas ? » demanda Otway avec colère. Mais avant qu’il n’obtienne de réponse, le signal de saut fut donné. Otway était l’un des premiers. Il se hissa jusqu’à la porte et s’aperçut qu’il tenait toujours la bouteille de whisky à moitié vide. Il la tendit au contrôleur de la RAF. « Vous allez en avoir besoin », dit-il, et sur ces mots, il sauta.
Dans ces quelques secondes de silence céleste qui récompensent un parachutiste entre le choc du saut et celui de l’atterrissage, Otway regarda la terre familière en contrebas. Il la voyait clairement dans la lumière diffuse de la lune et le reflet des projecteurs sur les nuages. Il y avait le carré sombre de la forêt qui était son point de rendez-vous. Au-delà, les marais détrempés de la Dives, que les Allemands avaient inondés, brillaient là où le sol était le plus humide. En contrebas, il voyait des champs bordés de haies noires et, au loin, dans la direction du vent, une ferme qu’il connaissait particulièrement bien. C’était le dernier endroit où il voulait atterrir : entourée d’un cercle bleu sur sa carte, elle était marquée comme le quartier général d’un bataillon allemand.
Otway était toujours en colère contre le pilote qui avait réduit à néant l’entraînement de ses hommes. Il était encore plus en colère maintenant qu’il découvrait que l’avion avait dévié de sa trajectoire, et encore plus en voyant que quelqu’un lui tirait dessus. Des balles traçantes le frôlaient ; levant les yeux, il les vit transpercer son parachute. Il trouva cela d’une impertinence incroyable, mais il n’avait pas le temps de s’en préoccuper car le vent le poussait droit vers le quartier général allemand. Il essaya de manipuler son parachute pour s’éloigner de l’endroit, mais il ne pouvait pas faire grand-chose. Inexorablement, alors qu’il tombait, le vent l’emporta à 25 km/h au-dessus du champ attenant, puis au-dessus de la cour de la ferme. Il heurta le mur de la maison, à quelques mètres du sol, et se libéra de son harnais dans ce qui semblait être un jardin. Deux de ses hommes étaient déjà là. Un Allemand ouvrit une fenêtre à l’étage et se pencha. L’un des hommes qui accompagnait Otway ramassa une brique et la lança. C’était un beau lancer. Il y eut un fracas de verre et l’Allemand rentra précipitamment la tête. Otway et ses compagnons – il ne sut jamais de qui il s’agissait – coururent instinctivement vers l’arrière de la maison et sortirent du jardin tandis que le personnel du quartier général allemand se précipitait par la porte d’entrée.
Otway apprit plus tard que seuls sept des vingt hommes à bord de son avion avaient réussi à se dégager à temps pour sauter pendant qu’ils survolaient la zone de largage. L’avion dut faire trois autres passages avant que tous n’en fussent sortis. Parmi les sept qui avaient sauté avec lui se trouvait son ordonnance, Wilson. Avant la guerre, Wilson avait été boxeur professionnel et majordome, ce qui le rendait particulièrement qualifié pour être l’ordonnance d’un colonel parachutiste ; mais son largage fut encore plus malchanceux que celui de son colonel. Son atterrissage fut on-ne-peut-plus rocambolesque : le quartier général allemand était flanqué d’une serre, que Wilson traversa de part en part avant d’atterrir dans une pluie de verre brisé au milieu des plantes en pot. C’était le moment où les Allemands se précipitaient hors du bâtiment, et il se précipita dehors à leur suite, se faisant au passage tirer dessus par quelques Canadiens. Indemne, il se mit en route tout seul vers le point de rendez-vous.
★★★
David Howarth
6 juin à l'aube
… ils ont débarqué
